Ultra Tour des 4 Massifs de Grenoble

Photo Russel Strandring
L'UT4M  est un trail de 167 km et 9500 m de dénivelé positif à travers les 4 massifs qui entourent Grenoble : le Vercors, le Taillefer, Belledonne et la Chartreuse. Quand je fais du sport, j'essaie de ne pas (trop) m'éloigner de chez moi car je roule beaucoup toute l'année pour aller travailler. Je saisis donc les occasions dans les environs et celle-ci est bonne pour découvrir ces montagnes que je ne connais pas. Certes, c'est drôlement costaud comme parcours.... mais je me lance malgré ma "petite" expérience de 88 km maximum en trail.

Préparation
Après le trail du Verdon - que je n'ai pas fini prise dans l'orage de grêlons-, j'ai vraiment confiance en moi et pendant l'été, je fais beaucoup de longs trails seule et aussi du VTT avec Mark en poussant beaucoup le vélo dans des endroits impossibles ! Je profite de mon mois de vacances pour faire le Piolit, le tour de la Méouge, pour taquiner les Aiguilles de Chabrière, le Pic de Bure et pour faire les 6 heures du Diable. Quand Mark va voler, si je dois descendre la voiture, je monte systématiquement à pied au décollage ce qui fait pas mal de montées sèches ! Tout cet entraînement me rassure quant à ma capacité à faire du dénivelé : je suis donc en trail comme en vélo  ... la grande différence, c'est qu'en vélo je descends beaucoup mieux !

Jeudi
Jeudi, je quitte la maison en bus pour Grenoble avec une liaison rapide et super confortable. J'ai ainsi encore plus l'impression de partir pour un grand voyage et en route, je me dis que j'ai vraiment de la chance de pouvoir être si libre ! Après le col de Fau, je scrute les montagnes du Vercors à ma gauche en cherchant le premier des sommets que je vais franchir demain ...
A la gare de Grenoble, je suis chargée comme un mulet avec mon sac de trail et mes deux sacs de rechange pour les bases de vie de Rioupéroux et de Saint-Nazaire. Je me rends dans l'apparthotel que j'ai réservé, y dépose mon repas du soir et mon petit-déjeuner et je repars pour retirer mon dossard au Parc Mistral. Je n'ai pas d'autres affaires personnelles que celles que j'emmène en course: j'abandonnerai ici un vieux jean et ma brosse à dents...
Après le contrôle du matériel obligatoire, je reçois mon dossard, j'écoute le briefing et participe à la rencontre des Kikoureurs après laquelle je retourne à l'hôtel pour une excellente nuit. C'est bizarre, autant mon sommeil peut être perturbé avant une grosse journée de travail, autant participer à une course ne m'angoisse plus : je suis sereine.
Parcours 2013 : celui de cette année est pas mal modifié à cause des intempéries de juillet
Vendredi
Il fait doux et beau à Grenoble et nous sommes plusieurs à traverser la ville à pied si étrangement accoutrés pendant que les gens partent travailler... Au parc Mistral, je participe à la très sympathique rencontre des amies de Courir au Féminin, on bavarde et c'est idéal pour faire passer le temps avant le départ. A 8h, nous sommes 387 au départ sur le grand parcours ainsi que 58 relayeurs. Après la traversée de l'agglomération grenobloise, on aperçoit déjà le tremplin olympique de Saint-Nizier dont nous grimpons les marches. La montée continue jusqu'à la table d'orientation de Moucherotte d'où je regrette de n'avoir pas pris plus le temps d'observer la vue car je ne savais pas encore que ce serait la dernière vue de tout mon parcours ! Ensuite vient la très longue descente sur route forestière vers Saint-Paul de Varces et Vif. J'ai le plaisir d'y revoir Séverine, qui peaufine ici son apprentissage de l'ultra, et qui a eu la gentillesse de m'attendre. J'arrive à Vif à 16h30, le public est nombreux car c'est un passage de relais, et l'ambiance très sympathique. Avec cette grimpée dans le Vercors, voici la première des 4 étapes bouclée mais je reste un peu sur ma faim car nous étions tout le temps dans la forêt nous masquant le paysage... Je sais que le parcours a du être modifié à cause des intempéries et je comprends mieux maintenant la déception exprimée par les coureurs avant le départ.
Photo Petzl au sommet de Moucherotte (UT4M 2013)
Je repars après un quart d'heure et nous montons doucement vers Laffrey, village traversé par la route Napoléon. Il y a ici un très joli lac et un hôtel posé sur son rivage : je me dis que c'est un chouette endroit pour un week-end ! Je continue calmement, dès que ça monte je marche, sur le plat j'alterne course et marche nordique, et en descente je cours lentement en m'assurant de mes bâtons. Ma moyenne horaire arrêts inclus est alors de 5 km/h, c'est un peu élevé car la moyenne générale sur ce parcours est de 3,2 km/h mais je dois me réserver du temps de sommeil. Donc il ne faut pas traîner.

La soirée est calme et douce : j'adore ces moments, c'est très personnel et intime. Sans éviter leur compagnie, je ne prolonge pas les échanges avec les autres coureurs. C'est, je crois, l'état d'esprit de la plupart d'entre nous. Quand la nuit tombe, avant l'Alpe du Grand Serre, nous sommes longtemps sur une piste forestière et je retarde le moment d'allumer ma lampe. Je progresse un moment dans le noir, je vois le ciel voilé au-dessus des arbres et les balises réfléchissantes tous les 30 mètres qui virevoltent, éclairées par les coureurs derrière ou devant moi. Rien que pour ces instants précieux, j'aime les courses de nuit... je suis seule, mais pas trop.

Samedi
Dans la descente qui suit, je ressens une vive douleur, très pointue, à l'arrière droit du genou droit... bigre, le mouvement d'extension du genou est très douloureux, uniquement en descente. Résultat : je boîte et suis très inquiète car je connais le nom de cette blessure sans en avoir jamais été victime : tendinite du fascia lata ! Je boitille ainsi jusqu'au PC de la Morte et après avoir refait mon ravitaillement, je vais voir le service médical. On confirme mon diagnostic, on me fait un strapping et on me donne un anti-inflammatoire. Je repars un peu perplexe car je ne suis pas sujette aux tendinites ... Je sais qu'elles sont causées par des cristaux de sel qui s'incrustent sur les tendons mal irrigués... j'ai peut être consommé trop de sel ? Je transpire beaucoup et j'ai souvent été affaiblie par manque de sodium, donc j'ai pris l'habitude d'absorber du sel en pastille. Il est vrai que depuis le début de la course, je ne bois que de l'isotonique de ma réserve personnelle, je ne mange que du salé au ravitaillement (oh tout ce bon fromage local : je m'en gave) et j'ai déjà pris 3 pastilles de sel en 16h, c'est peut être trop ? Pendant un moment, je tourne donc à l'eau claire et j'arrête le salé. Après quelques heures, la douleur a totalement disparu et ne reviendra pas...

Je me fais la réflexion que ce trail n'est pas du tout technique pour le moment, le sommet de Taillefer étant lui aussi supprimé ! Tant mieux pour moi... mais c'est maintenant que les difficultés commencent avec la descente vers Rioupéroux : il faut perdre 1300 m d'altitude en 4 km et j'y passe 1h30, dont un bon moment sur les fesses... Jolie chute que celle-ci : en arrière heureusement amortie par le sac à dos, j'en perds ma lampe frontale et mes lunettes, les bâtons hors de portée.. je suis comme une tortue sur le dos en essayant de me relever, de travers dans un dénivelé pas possible. Ma lampe a une batterie déportée enfuie au fond du sac : l'avantage c'est que je n'ai pas perdu la lampe et je la retrouve au bout du câble ! 

Sortie enfin de cet enfer, je sais par un coup de fil de Mark qu'il vient d'arriver après sa journée de travail et qu'il s'est garé au ravitaillement de Rioupéroux pour dormir. Retrouvailles rapides et je me rends dans ce grand bâtiment très inconfortable. Je récupère mon sac avec l'intention de me changer, les toilettes/douches sont mixtes, encombrées, c'est plein à craquer, le sol est trempé... hmm c'est pas le top pour se refaire une beauté. Donc je fais bref, je repasse à la voiture ramener mon sac et je repars. 

Depuis que j'étudie le parcours de l'UT4M, je me fais du souci pour l'Arselle. Et je n'ai pas eu tort. C'est terrible. Je progresse très difficilement dans le sentier rocheux à pic. J'y passe plus de 3 heures pendant lesquelles il se passe beaucoup de choses. D'abord ma lampe : elle déconne à bloc depuis la chute précédente, elle clignote mais je sais qu'elle n'est pas déchargée (30h d'autonomie). Je l'éteins, attends, la rallume, elle s'éteint à nouveau... zut alors. Ma lampe de rechange (obligatoire) a les mêmes propriétés qu'une bougie et je n'envisage même pas l'utiliser en un tel lieu. Donc... je m'allonge dans un endroit le plus plat possible et je dors quelques minutes, comme j'ai la facilité de le faire à peu près n'importe où. Quand j'ouvre un oeil, je rallume et ma lampe remarche ! C'est reparti, progression laborieuse en lacet, chaque fois que je lève la tête, la balise suivante est à la verticale au dessus de moi, et ça n'en finit pas. Au sommet d'Arselle, deux secouristes sont postés là, bien courageux ! Le jour se lève et je vois maintenant les contours du nuage qui s'est abattu sur nous et dans lequel je vais progresser jusqu'à 17 heures...
Dans cette montée qui se poursuit vers la Croix de Chamrousse au km 100, je prends une décision importante : je n'irai pas au bout de ce trail, je m'arrêterai à Saint-Nazaire, c'est à dire là où je pourrai récupérer mon dernier sac sans repasser par Grenoble pour rentrer à la maison. Je sais que je n'aurai pas la force mentale ni physique d'aller au bout et je serai très heureuse de me contenter de 133 km et environ 7400 D+. Avec cette résolution dont je ne parle ni à mes compagnons de route occasionnels, ni à Mark au téléphone, je me sens soulagée et je progresse vaillamment dans un brouillard de 20 mètres. Les balises sont toujours visibles et je suis très attentive. J'ai bien conscience de tout rater du paysage : on ne voit strictement rien, nous longeons plusieurs  lacs, je perds le sens de l'orientation et avance sans me poser de questions. Nous sommes maintenant à 2000m et l'ambiance est très montagnarde, il y a beaucoup d'eau, des torrents, des sentiers détrempés, c'est très calme, même pas de marmottes ! A l'approche de la Croix de Chamrousse (alt.2230m), des secouristes viennent au devant de moi pour me guider. A l'extérieur du bâtiment, il y a une tente militaire en train d'être repliée (le vent? changement de parcours pour la suite?), mais à l'intérieur du restaurant d'altitude, c'est un havre feutré avec des lits, un ravito chaud et un accueil fantastique par le personnel. Je commence dans l'ordre par dormir (15 mn?) dans un vrai lit de camp avec couverture et oreiller (le luxe !), puis je mange beaucoup et je repars. La prochaine étape sera le Refuge de la Pra qui n'est pas qu'en descente, puis le sommet du Grand Colon à 2394m enfin atteint à 14heures. Aucune vue sur rien, c'est toujours complètement bouché, quelle malchance !

Enfin la descente, coup de fil à Mark pour fixer l'heure du prochain rendez-vous et je commence la looooooongue descente vers Saint-Nazaire : moins 1000 mètres d'altitude. Je n'arrête pas de tomber et je ne compte plus les chutes. Comme je vais à 2 km/h environ, c'est relativement indolore mais je sens que je n'ai plus mes appuis et je suis instable. En chemin, à 2000m, un coureur est au sol, la jambe dans une attelle gonflable, un secouriste auprès de lui, ils vont descendre à pied sous les nuages pour pouvoir être évacué en hélicoptère.

Depuis un moment, les coureurs du parcours de 90 km (ils font le même que nous sur les massifs Belledonne et Chartreuse) déboulent comme des fusées. Dans cette descente, je m'autorise à nouveau à penser à ma décision du petit matin et je teste ma réaction, mais je ne change pas d'avis : je n'ai tout simplement pas assez de force pour faire 167 km au total, monter et redescendre la Chartreuse. Manger ou dormir n'y changera rien. Ce n'est pas la perspective d'une 2ème nuit qui m'effraie, c'est simplement la conservation de mon intégrité physique et mentale qui me soucie et avec 133 km, j'aurai mon compte !

Après le ravitaillement de la Freydière et  son public très chaleureux, je rencontre Mark qui monte à VTT vers moi. Nous partageons un moment et je continue vers Saint-Nazaire, point final si difficile à atteindre au bout de cette dizaine de kilomètres de routes et chemins plats. Je rends mon dossard, monte dans la voiture et m'endors très vite, sans état d'âme ni  regrets.


Dimanche
Bien dormi, pas de courbatures mais grosse fatigue évidemment, un tout petit tour en vélo pour faire tourner les jambes... et on parle déjà d'autres projets !

Equipement
  • Sur mon GPS Géonaute Hike 500, que j'ai rechargé 3 fois dans la nuit avec la batterie amovible  (je glisse la batterie et le cordon dans ma manche), j'ai exactement 133 km et 7450 m de dénivelé positif, en 36 heures pile.
  • Je dis merci à ... mes pieds qui sont tout simplement extraordinaires : pas de traitement préventif, pas de crème anti-échauffement et même pas une ampoule. J'ai seulement les doigts de pieds un peu douloureux car compressés au bout des chaussures en descente.
  • Chaussures Asics Fuji Attack : elles ont une très bonne accroche, et la matière me fait penser à celle des chaussons d'escalade, c'est du caoutchouc très tendre et donc qui s'use très vite. Pour moi qui court le plus souvent dans les sentiers caillouteux du sud, c'est le mieux même si elles n'ont pas un très bon amorti.
  • Sac Raidlight 14 litres avec poche à eau de 2 litres. Avec ma lampe et ma batterie (c'est assez lourd car c'est du matériel pour vélo avec 30 h d'autonomie), mon sac pèse 5 kg.
  • Bâtons Ultra Z Distance Black Diamond. Pas fragiles et légers.


Commentaires

  1. Bonjour Anne,

    c'est avec passion que je t'ai suivi via le live, c'est avec respect que je lis ton compte-rendu. tu fais preuve d'une grande lucidité tant pour y aller, que pour t'arrêter. Les mots me manquent pour dire combien j'admire tout ce que tu viens de faire, et même pour le courage et la lucidité que tu as eu pour d'arrêter.

    Je dis chapeau l'artiste

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  2. Christophe je suis très touchée de tes mots, mais tu sais comme moi -car tu vis aussi ta grande passion cycliste à fond- que se blesser en faisant du sport serait ma plus grande punition ... je ne peux tout simplement pas l'envisager, donc quand il est temps, je m'arrête ! Merci à toi !

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  3. Hello Anne. Comme Cricri, nous gardions un œil sur ta progression chez CCK ... Quelle balade !!! Dommage pour l'aspect visuel un peu gâché par les modifications de parcours ... Etonnant l'efficacité de ton traitement de la tendinite. Bravo pour ton courage ... A bientôt pour de nouveaux défis.
    Poucet

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  4. Bravo Anne! Un sacré truc que tu as fait là!

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  5. Je suis comme Christophe, je t'admire beaucoup d'une part de te lancer dans des defis comme cela (velo et/ou cap) et d'autre part de savoir quand arreter. Tu es formidable !
    Gaelle Goutain

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  6. Hello Anne. Comme toi cela fut mon 1er Ultra comme toi j'ai bâche a St Nazaire avait les ischios trop douloureux n'arrivais plus a faire de descente les pierriers mon tue. Je croyais bien être le seul a en chier mais je pourrais prendre ton récit et faire un copier coller pour mon aventure mais quel bonheur quand même. L'on ne se connait pas mais nous avons un amis commun mon Coach Poucet c'est grâce a toutes ces aventure que je suis venue sur l'UT4M cela fais 2 ans que je m'éclate avec luiet les autres CCK en route ,VTT ou Trail et que du bonheur avec la famille CCK .Merci pour ton super récit et grand bravo a toi.

    A + Snoopy du CCK

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  7. Bravo Anne, chapeau bas pour tes 133 km, c'est déjà énooorme.
    Un trailer avec qui tu as échangé quelques mots au Pic de Bure (lorsqu'on s'est perdu !!)
    Je suis tout "rikiki" avec mon OCC, cet été à Cham !
    A+ sur un Trail...
    Thierry

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    1. Salut Thierry je me rappelle bien de toi et de ce petit moment de jardinage sous la pluie... merci de ton message ! amicalement

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